Extrait du livre du second capitaine du Lancastria
L’une des premières opérations auxquelles je pris part au début de la seconde guerre mondiale, fut l’évacuation de la Norvège. Une mélancolique affaire. Quelques semaines à peine, semblait-il, s’étaient écoulées depuis que le Lancastria y avait débarqué les premières troupes canadiennes, et voici ce qu’arrivait l’ordre de les évacuer... Une vingtaine de trans-atlantique convertis en transports de troupes manœuvraient au large de Namos. Les contre-torpilleurs faisaient le rude travail de pénétrer à l’intérieur pour cueillir les soldats, et nous, les transports, nous les ramenions. Polonais, Canadiens, Français, Britanniques, que de nationalités ! Mais toutes sales, déprimés, et la plupart sans fusils. Ce fut un soulagement quand cette triste campagne prit fin, et que le Lancastria rentra à Liverpool pour une révision en cale sèche.
Du moins, cela nous semblait-il un soulagement à ce moment-là ! je me rappellerai toujours cette date : le 14 juin 1940. Comme second, je fus contraint de rester à Liverpool pour les préliminaires des travaux en cale sèche, mais j’avais déjà donné des permissions à autant de membres de l’équipage que possible. Au cours des premiers mois de la guerre, les pertes en vie humaines de la marine marchande avaient été supérieures à celles de tous les services britanniques réunis. Chacun avait besoin d’une permission autant que le Lancastria d’un carénage.
Je me rendis en ville pour déjeuner tranquillement à l’Adelphi, puis passai aux bureaux de la Cunard, à Pier Head. Dès que je vis le capitaine Davies, alerte petit Gallois qui était l’inspecteur général de la Cunard, je sus que quelque chose allait mal.
Dieu merci, vous voilà§ s’écria-t-il. Gros ennuis ! Sautez dans un taxi. Filez au bateau et rappelez tout le monde. Vous appareillez à minuit.
Pour où ?
Mission urgente, me répondit-il, mais non spécifiée.
Dès cet instant, j’aurais pu me douter que quelque chose de terrible allait arriver. Je retournai à bord et ordonnai à Dunbar, le chef mécanicien, de pousser la vapeur. Puis, pendant, deux heures, je m’effarai à faire expédier des télégrammes et radiodiffuser la nouvelle du rappel, à tous les terminus des gares. Tous l’équipage, sauf trois membres, put revenir. Nous prîmes la mer cette nuit même et arrivâmes à Plymouth le samedi matin.. Le Franconia, également pris au dépourvu, voguait à nos côtés. Mouillés à Plymouth, nous pûmes voir des jeunes filles en robes d’été paresser au soleil, sur une colline. Elles nous parurent scandaleusement belles.
Les nouvelles de France étaient des plus graves. Vers onze heures, ce soir là, nous mîmes cap sur Brest, où nous arrivâmes le dimanche après-midi. Les réservoirs d’essence, au-delà de la plage, flambaient, et d’épaisses colonnes de fumée dissimulaient le rivage comme un rideau de riche velours noir. Ne pouvant rien faire à Brest, nous nous efforçâmes de pénétrer dans le chenal tortueux du port de Belle-Ile, à quelque cent milles au Sud de la côte. Nous étions guidés par un remorqueur. Soudain, un avion sortit de la brume en hurlant, et la bombe qu’il lâchât fit monter un blanc de jet d’eau entre nous et le Franconia. Ce fut, pour ce dernier, la fin de sa mission. C’est une chance, sans quoi je n’aurais pu, plus tard, accomplir à son bord l’une des missions les plus palpitantes de mon existence..
Durement touché, le Franconia rentra en Angleterre clopin-clopant et arriva à Liverpool avec son pont à fleur d’eau.
L’aube du lundi 17 juin se leva fraîche et claire au large de Saint-Nazaire, où nous avions jeté l’ancre à dix kilomètres du rivage, vers les six heures du matin. Pour autant que je pouvais voir, nous étions le seul grand paquebot présent. Toute la matinée le ciel vibradu bruit des avions, voix froide et mécanique de la colère du vingtième siècle. Un officier responsable des transports maritimes monta à bord pour dire au vieux commandant Sharp que nous devions nous préparer à embarquer autant de troupes qu’il était possible, sans égard aux limites imposées par les lois internationales.
serait-ce une nouvelle capitulation ? demandai-je, plein d’amers souvenirs de Norvège.
L’officier parût choqué.
ne prononcez jamais ce mot ! c’est un repli provisoire.
S’il se leurrait sincèrement, il ne leurra personne d’autre. Peu après le petit déjeuner, des contre-torpilleurs commencèrent à traverser le port, amenant des soldats. C’étaient ces mêmes contre-torpilleurs avec qui j’avais collaboré en Norvège, à peu de jours de là.
pouvez-vous nous prêter une haussière, cria un lieutenant de vaisseau du haut de la passerelle, nous sommes en piteuse posture pour mouiller.
Je répondis que je pouvais fournir une haussière, mais qu’il me faudrait un reçu. Même à cette distance j’entendis son rire ironique :
je vous donnerai le reçu, mais vous aurez de la chance si vous le rapportez en Angleterre !
A partir de là, les choses se gâtèrent de plus en plus. A l’heure du déjeuner les ponts étaient bondés de soldats qui transpiraient dans leurs épais uniformes kaki. Partout où j’allais, je butais dans des sacs et des casques. Je fis un rapide contrôle, aidé par le commissaire et le chef steward qui, toute la matinée, avaient fait le pointage aux abords, pendant que les troupes embarquaient en masse. Je fus horrifié : déjà 5000 hommes, alors que nous en logions normalement 3000 ! Comme un nouveau torpilleur abordait, je fermai brusquement les sabords et leur criai que je ne pouvais prendre leurs amarres. Une volée d’injures tomba de leur passerelle, avant qu’ils ne se dirigent sur le transport de troupes Oronsay, qui venait de jeter l’ancre.
Je rebroussais chemin sur le pont lorsque j’aperçus les enfants. Ils avaient dans les dix ans, un frère et une sœur, tous deux avec les mêmes yeux gris, les mêmes cheveux dorés. Un remorqueur les avait amenés du rivage au Lancastria, avec quelques autres civils. Bien qu’ils fussent crasseux et hirsutes, ils avaient cette pâle gravité d’êtres civilisés que seuls possèdent les enfants d’Europe ce qui me serra les enrailles, ce fut la vue de ces deux chiens qu’ils pressaient contre eux : un superbe chien d’arrêt, tout doré, et un abominable bâtard. Je courus à la passerelle e débarquement. A Gourock, nous avions connu, quelques jours plutôt, beaucoup d’amertumes et de disputes à cause des règlements de quarantaine, le régiment des « Green Howards » ayant ramené de Norvège de nombreuses mascottes. Je ne tenais pas à recommencer.
- nous ne pouvons embarquer ces chiens
Avec un calme ils me fixèrent et ne comprenaient pas ce que je leurs signifiaient. Pour m’expliquer, j’arrêtais une vieille dame anglaise qui parlait très bien le français, ce fut très dur pour moi de vouloir faire appliquer le règlement. La dame parlait aux enfants avec beaucoup de douceur. Je vis le visage du petit garçon se transformer, ses lèvres se mirent à trembler, ses yeux se remplirent de larmes, il ne répondit pas, il se mit à serrer son chien contre lui. Ce petit garçon commença à parler, sa sœur serrait son petit chien et ne disait rien. La dame anglaise me traduisit : ces enfants sont belges, ils sont venus à pieds de Bruxelles, traversant toute la France avant l’arrivée de l’armée allemande.
oui, oui, lui répondis je. Expliquez leur que nous les mettrons en sûreté mais il nous est impossible d’embarquer ces chiens.
Les chiens les suivent depuis Bruxelles, ils disent qu’ils ne peuvent s’en séparer maintenant.
Puis un moment de silence, je ne pouvais plus regarder le petit garçon dans les yeux, je me sentis fondre sans plus aucun argument.
bon, qu’ils embarquent, il me semble qu’il existe des entorses au règlement !
Nous nous tenions sur la passerelle du Lancastria, le commandant Sharp et moi, surveillant les avions qui frémissaient au-dessus de nous dans le ciel bleu. Parfois le soleil de l’après-midi touchait leurs ailes, qui nous renvoyaient un rayon lumineux et scintillant. Puis survenait la plainte aiguë d’une bombe, la secousse de l’explosion, enfin les fontaines d’écume éclaboussant nos ponts comme une pluie printanière. Les avions nazis essayaient, sans succès d’atteindre l’Oronsay.
Il y a au moins une consolation, fis-je observer pendant une accalmie : nous ne possédons qu’une cheminée. Ils semblent croire que l’autre, en ayant deux, représente une cible plus intéressante.
Au plus for du raid, nous eûmes un problème à résoudre. Un contre-torpilleur voisin conseilla au Lancastria, par signaux, d’appareiller s’il ne pouvait plus charger personne. Tout au long de l’attaque aérienne, tandis que le tonnerre des bombes nous brisait les tympans, je voyais que le commandant Sharp ne cessait d’y penser. C’était un homme corpulent et solennel qui avait horreur de la guerre. Ses nerfs étaient plus tendus qu’il n’aurait fallu à un bon et consciencieux marin qui n’a jamais songé à la mort. Je pouvais lire les pensées qui lui traversait l’esprit : cinq milles âmes à bord et, pour toute défense, un pitoyable canon de 120 ... Quelle chance avions-nous de tenir tout seul contre l’attaque d’un sous-marin, alors que nous ne possédions même pas de cartes pour ces eaux-ci !!! Avec quelque espoir nous répondîmes par signaux : « pouvez-vous nous guider si nous partons ? » mais le contre-torpilleur conserva un silence discret.
je crois, fit enfin Sharp que nous ferions mieux d’attendre l’Oronsay et de partir ensemble, qu’en pensez-vous ?
Par la suite, certains prétendirent que le Lancastria n’aurait jamais dû rester au large de Saint-Nazaire sur la décision d’un seul home. Mais en vérité c’est inexact, car ce fut une double décision :
je crois que nous devons rester, commandant, répondis-je.
Et nous envoyâmes des signaux en conséquence.
Bientôt le raid se ralentit et les avions virèrent vers l’Est. Je descendis dans ma cabine sous la passerelle, et m’allongeai. J’étais mortellement fatigué. Plus que tout au monde je vous lais dormir. Mais le sommeil ne venait pas. Un sixième sens m donnait la prémonition d’un désastre. Je regardai ma montre : il était 15h40. L’heure d’une tasse de thé en un jour normal ! si seulement je pouvais obtenir une permission à la fin de ce voyage et dormir ! Je n’avais pas eu de permission depuis le début de la guerre. Je m’étais vanté de pouvoir faire des petits sommes de cinq minutes, mais cet après-midi je ne savais plus m’y prendre. Pourquoi, voilà quatre minutes que j’étais allongé à me tracasser, alors que j’aurais pu dormir. La petite montre battait comme un pouls fiévreux. 15h45. Plus aucun espoir de sommeil. Pendant une minute entière, je restais debout dans ma cabine à écouter le silence le plus long et le pus terrifiant que j’eusse jamais entendu. Puis, de nouveau les bruits des bombes se rapprochant si vite qu’il vous déchirait les tympans, et l’atroce cri de mort des bombes qui hurlent du ciel. Par quatre fois le Lancastria sursauta et frémit comme u animal blessé. Je courus sur la passerelle. Il était 15h48.
combien dans la cale n°2 ? cria Sharp
environ 800 R.A.F commandant. Pourquoi ?
je crois que c’est là que la première a frappé et qu’elle a emporté leur issue. Mon dieu, voyez ces flammes ....
Pendant instant , il fut impossible de rien voir. Une bombe - que nous pensions incendiaire - était descendue ans la cheminée, et de vastes nuages de fumée couleur d’encre se projetait sur nous. L’odeur du mazout me saisit au creux de l’estomac. Une bombe au moins avait dû éclater dans la cale n°3, ouvrant la voie quelque 500 tonnes de carburant. Cela pouvait entraîner un feu courant, l’incendie le plus malaisé à dominer sur un navire, j’entendis les timoniers qui répétaient sans trêve : « Allo.... Allo.... machines ! » Mais il n’y avait aucune réponse. Le chadburn de la passerelle ne sonnait pas. Tout contact avec la chauffe était coupé.
Puis, la fumée flotta, s’écarta, et nous vîmes le spectacle le plus terrifiant que le Lancastria pût nous offrir : un magna de sang, de mazout, et de bois éclaté, répandu sur le pont, tandis qu’une eau blanche et bouillante déferlait en hurlant depuis la cale n°4, au fond du navire. Je compris alors où était tombé la quatrième bombe...
Je croisais le regard de Sharp. En pareils moments, on ne formule pas plus la vérité qu’on ne le ferait au chevet d’un moribond. Je pris le porte-voix et j’entendis ma voix tonner étrangement au-dessus du bateau en perdition :
les canots à la mer .... Attention, s’il vous plait .... Les canots à la mer !
Par-dessus la cloison de la passerelle, je pouvais voir l’équipage lutter pour arriver aux canots, jouant des coudes et se faufilant entre les centaines de soldats entassés. Il est étonnant que tant d’hommes aient survécu.... Quelques soldats grimpèrent dans un canot du pont et y restèrent assis, espérant, apparemment, qu’il amerrirait tout seul. A travers la cohue, j’aperçus un autre militaire qui, avec un coutelas, tailladait les amarres d’un canot suspendu. Je criai, mais il ne put m’entendre. Lentement, le canot s’inclina vers l’extérieur et ses passagers, malgré leurs efforts désespérés, furent projetés dans l’eau avec un clapotement gigantesque.
L’instant d’après, je sentis le pont qu se dérobait sous mes pieds. Le navire avait commencé à donner de la bande à tribord. Il n’y avait plus qu’une chance de le redresser et gagner des minutes précieuses. De nouveau je criai dans le porte voix :
tout le monde à bâbord .....Tout le monde à bâbord ! dégagez les canots à bâbord ...
Peu à peu les troupes se détachèrent de la lisse à tribord, et je sentis le bateau se redresser. Puis je me surpris à rire car, devant moi, je vis Simmonds, le second lieutenant qui, tenant une liasse de papiers d’une mai, tirait désespérément sur les amarres de son pantalon de l’autre.
qu’est-ce qui se passe, Simmie ?
excusez moi, lieutenant. Ces salauds m’ont pris au dépourvu. Je n’avais pas fini de m’habiller, mais en tous les cas je viens au rapport et voici les papiers confidentiels.
Bien joué, Simmie. Mais au nom du ciel, finissez d’enfiler votre pantalon avant qu’il ne tombe une nouvelle tuile !
Je savais à présent que beaucoup d’entre nous aurions à partir à la nage. Le bateau commençait lentement à pencher à bâbord et des milliers de personnes alignés sur le pont attendaient. De nouveau, je donnai un ordre par porte-voix :
ôtez tous vos chaussures
Ils s’assirent solennellement et commencèrent à tirer sur les lacets. Certains se déshabillèrent entièrement. Les avions allemands foncèrent sur l’eau et nous nous baissâmes rapidement, et nous éparpillâmes. Les balles des mitrailleuses crépitèrent et bruissèrent comme la grêle, contre la passerelle et les télégraphes métalliques. A présent le bateau donnait de la bande rapidement. Déjà des gens plongeaient, nu comme des vers, et parmi eux plusieurs religieuses qui étaient venues avec le remorqueur.
C’est le moment Harry, me dit Sharp. Je vais nager vers l’arrière.
Je consultais ma montre : 16h08 . Je ne sais pourquoi, mais nous n’avions qu’une bouée de sauvetage sur la passerelle, aussi, le sachant piètre nageur, je l’obligeai à la prendre.
Bonne chance, commandant, lui dis-je.
L’eau était si proche de la passerelle, maintenant, qu’elle clapotait et gargouillait comme l’eau d’un bain. Le Lancastria trembla encore une fois sous mes pieds : un dernier geste d’adieu. Puis il s’enfonça, et je descendis de la passerelle dans la mer, au large de saint-Nazaire.
Le mazout s’insinuait le long de mon corps comme un sirop noir et glacé. A mes côtés, pendant que je nageais vers une eau propre, je vis un homme épuisé, les yeux exorbités. Je crachai du mazout et le saisis aux cheveux, puis je nageais en louvoyant vers le bateau. Arrivé dans des eaux claires, je me tortillai pour mieux l’aider. Alors mon estomac me tomba dans les talons : ce n’était qu’une tête !
Je m’emparais d’un épart pour mieux flotter et continuai à nager. Là-haut les avions vrombissait sur l’horizon. Chacune des salves de mitrailleuse et le recul des canons de l’Oronsay semblait se répercuter dans mon estomac comme des spasmes nerveux. Soudain, dominant les explosions assourdissantes et les cris des blessés, j’entendis une superbe voix de ténor flotter sur la mer :
« Toujours vivra l’Angleterre,
Tant qu’il y aura un sentier rustique,
Tant qu’il y aura un petit cottage
Auprès d’un champ semé.... »
Pendant tout ce temps - plus d’une demi-heure- j’avais nagé sur le ventre, mais comme le bruit des avions augmentait, je fis l’effort de lever la tête pour les voir. Une pensée terrible me traversa. Pourquoi ne pouvais-je les apercevoir ? Pourquoi ne voyais-je que du noir ? « ma tête » me dis-je, « le sommet de mon crâne a dû être arraché et je suis aveugle ! » Puis un soulagement absurde, bienheureux, m’envahit, car j’avais oublié que j’étais entré dans l’eau coiffé de mon casque, et celui-ci avait glissé sur mes yeux.
J’étais si ragaillardi, malgré le mazout noir qui coulait de ma bouche et me brûlait lèvres et narines, que je me rapprochai d’un petit gars des faubourgs de Londres qui nageait, nu comme un ver, non loin de moi, et lui demandai comment ça allait ? Il m’octroya un regard de sublime dégoût, puis répondit :
a quoi ça sert de s’accrocher dans des conditions pareilles ? Hein ? J’te demande, à quoi bon ? Moi j’peux te dire que je suis tellement dégoûté, qu’un peu plus et je me laisse couler !
J’étais à demi de son avis, mais je lui dis, dans le meilleur style officier :
allons, il ne faut pas dire ça. Tiens, accroche-toi à ce bout de bois et je vais nager à tes côtés. Pas de raison que nous ne soyons sauvés tous les deux.
Je le vis loucher sur le galon d’or de ma manche, car je portais encore mon uniforme, mais il finit par m’obéir. J’aurais pourtant juré qu’il haussait les épaules sous l’eau quand il me déclara avec une philosophie authentiquement « cockney » :
ma foi, patron, j’vais vous dire quelque chose : si ma vieille maman avait su avant ma naissance, que je souffrirais comme ça, elle se serait tapé un peu plus de gin !
D’autres détails seraient plus douloureux à évoquer. En fin de compte, un petit canot français nous recueillit et nous transporta sur un remorqueur. De là, je gagnai l’Oronsay qui tournait encore dans le port, et embarquait des troupes dès que survenait une accalmie. Je fis savoir au capitaine Nicholls, son commandant, qu’il allait y avoir beaucoup de blessés, et des brûlés graves. Puis, sur le remorqueur, je retournai à l’un des petits contre-torpilleurs, et tout le reste de ce jour je fis la navette entre le contre-torpilleur et l’Oronsay, transportant des cargaisons de blessés, brûlés si grièvement qu’on ne pouvait croire encore vivantes ces chairs vives et déliquescentes. Bien des blessés survécurent, mais ils furent nombreux à exhaler leur dernier souffle sur les ponts de l’Oronsay, tirant faiblement sur une cigarette ave ce qui restait de lèvres.
Quelque que soit votre nationalité, vous vous sentez fier de la solidarité humaine en de pareils moments. Il m’avait finalement fallu dépouiller mon uniforme et je grelottais, vêtu seulement de la veste d’un caporal et d’un caleçon de laine. Mais l’officier de l’armée du Salut et sa femme qui avaient quitté Paris avec seulement ce qu’ils avaient sur le dos, prirent la peine de me chercher pour m’expliquer que l’Armée du Salut, normalement ennemie des stimulants, allait payer des boissons et des cigarettes au plus grand nombre d’hommes possible. Je me sentais fier d’eux. Je m’émerveillai également du flegme britannique quand, dans le cabinet du chirurgien de l’Oronsay, j’aperçus une silhouette qui, les manches retroussées, travaillait avec l’énergie de dix hommes.
je ne me trompe pas ? Vous êtes bien le lieutenant-colonel Earle, que j’ai connu sur le vieux Carpathia ?
Il leva un sourcil distingué et acquiesça. On aurait cru que je le dérangeais dans la lecture de son journal, au club. Je me présentai. Il ne se souvenait pas de moi. Je lui donnai d’autres détails jusqu’à ce que parût la lueur d’un souvenir.
Ah ! vraiment ? fit-il. Oui, en effet. Ravi qu’on vous ait repêché. Bien joué.
Et ça, au bout de 26 ans, ce fut tout ! « tant qu’il y aura des hommes comme le lieutenant-colonel Earle, songeais-je, il y aura toujours ne Angleterre. »
Il est difficile de se rappeler le reste clairement. Il me semble que nous appareillâmes vers 20h et arrivâmes à Plymouth le mardi, tard dans l’après midi. Sur le quai, mon émotion fut presque trop forte de retrouver réunis les vieux amis de divers bateaux. Derrière un hangar, je tombai sur Dunbar, le mécanicien chef, que je croyais mort. J’avais ma veste de caporal et mon caleçon de laine, et lui seulement une vieille vareuse. Nous nous contentâmes de nous secouer la main et de ricaner comme des imbéciles, incapables de dire un mot.
Je quittai Plymouth pour Londres, par le train, avec deux sous dans ma poche, par la journée la plus chaude de l’année. J’avais eu beau prendre un bain et dénicher un complet d’occasion, le mazout s’agglutinait encore à mes cheveux comme ne pommade rance, imprégnant même mon haleine et, grâce à mon haleine, tout le compartiment.
Au cours de la semaine, j’allai rejoindre le commandant à Liverpool et ce fut là, dans un restaurant, avec comme musique de fond les rires venant du bar, que nous préparâmes le rapport officiel sur la façon dont le Lancastria avait trouvé la mort. « Latitude 47°09 Longitude 002°20 ! » Jamais je n’oublierai la position qui marque sa tombe. Des cinq mille personnes à son bord, moins de la moitié avait pu être sauvées, car il coula comme une pierre et des centaines ne savaient pas nager.
ces petits gosses qui nous arrivèrent sur le remorqueur, me dit Sharp, vous savez qu’on ne les a pas repêchés ?
Oui, je le savais. Ils étaient morts, amis leurs chiens étaient restés avec eux, et je me disais que c’était peut-être la seule chose consolante dans cette histoire.