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Raymond Wordsworh
Mis en ligne : dimanche 26 juin 2005, par Yves
J’avais 19 ans en 1939 et je travaillais dans un cabinet juridique .La guerre semblait imminente et je me suis porté volontaire pour rejoindre l’armée de réserve tandis que mon frère s’engageait dans la R.F.A .
Le 1er septembre 1939 j’ai rallié mon unité et après dix jours d’entraînement j’ai quitté Southampton pour Cherbourg puis Nantes où je suis arrivé après deux longs jours de voyage en train. Il fallait installer un dépôt de matériel, équipement et transport pour l’armée. Nous étions cantonnés dans une usine désaffectée, dormions sur des planches poisseuses avec deux couvertures et travaillons dans la salle des fêtes. Il faisait très froid en cet hiver 1939 et je revois encore la Loire couverte de glace. Il y avait beaucoup de travail pour ravitailler les unités qui arrivaient en France. Au début de l’année j’eus droit à sept jours de permission en Angleterre. Le rationnement était très sévère et le black-out imposé après les récents raids aériens allemands. La production d’avions et de munitions battait son plein et beaucoup de femmes avaient été réquisitionnées. En fonction de leur âge les hommes étaient enrôlés dans la milice ou dans la police spéciale ou encore comme surveillants lors des raids.
En mai 1940 nous avons appris l’avancée des allemands, l’évacuation de Dunkerque et la prise de Paris mais nous n’avons compris la gravité que le 16 juin. Cet après midi là nous avons reçu l’ordre d’évacuer Nantes pour saint-Nazaire. Le voyage fut pénible et nous sommes arrivés dans la soirée au port de Saint-Nazaire, en partie à pied, en partie transportés après de fréquents arrêts et quelques plongeons dans les fossés lors des passages des avions ennemis. Mon ami Len Truscott fit le voyage avec moi mais il faisait une forte réaction à la suite d’un vaccin. Incapable de dormir dans le vacarme des tirs, nous avons passé la nuit près des docks ainsi que la matinée du 17 juin sur les quais.
Peu avant 16h les bombes ont commencé à siffler en direction du Lancastria , j’ai eu le temps de les apercevoir avant de me camoufler derrière la balustrade, j’ai entendu des explosions sourdes à proximité et j’ai vu des centaines de poissons morts autour du paquebot . Très rapidement une deuxième attaque a eu lieu et les bombes ont atteint la cheminée du bateau provoquant une effroyable explosion, je me trouvais à environ 20 mètres de là ; choqué mais indemne alors que d’autres avaient été projetés par-dessus bord, on entendait des hurlements, l’affolement était général et une épaisse fumée se dégageait du paquebot. J’ai d’abord pensé qu’un bâtiment de cette envergure résisterait mais j’ai rapidement changé d’avis en le sentant gîter dangereusement. Sans gilet je ne pouvais pas nager mais miraculeusement j’en trouvais un dans une cabine et en moins de deux minutes j’avais réussi à l’enfiler et je me retrouvais sur le pont où l’on jetait par-dessus bord tout objet susceptible de flotter. On venait de mettre à l’eau un canot de sauvetage mais la plupart des ses occupants passèrent par-dessus bord. Je n’oublierais jamais l’odeur due à l’explosion et la panique autour de moi. Des hommes se laissaient glisser le long de cordes pour gagner la mer, malgré ma peur je décidais d’en faire autant, il fallait agir très vite car d’autres hommes se précipitaient derrière moi. Arrivé au bas de la corde il restait encore plusieurs mètres avant de toucher l’eau et je sautais, ce n’est que bien plus tard que j’ai ressentis les brûlures de la corde sur mes mains. En descendant j’avais aperçu des visages derrière les hublots et je savais que ces hommes avaient peu de chance de s’en sortir.
Mon unique préoccupation était de m’éloigner du paquebot coûte que coûte, en effet le Lancastria commençait à sombrer et l’on voyait l’hélice hors de l’eau. Je réussis à quitter la nappe de fuel dans laquelle se débattaient les autres survivants, deux femmes et un bébé venaient de se noyer à quelques mètres de moi. Je me suis senti sauvé lorsque j’ai pu enfin m’agripper à la rame d’un canot ; les tirs n’avaient pas cessés et deux bombes tombaient encore tout près de notre destroyer. Je ne pouvais quitter le Lancastria des yeux, couché sur son côté il continuait à s’enfoncer, emportant avec lui tous ceux qui s’accrochait désespérément à sa coque (j’ai su plus tard que Len Truscot se trouvait parmi eux) puis le paquebot disparut. J’étais dans l’eau depuis plus de deux heures, lorsque plusieurs petits bateaux manœuvrés par nos sauveteurs français s’approchèrent, j’étais à demi conscient et l’on me hissa sur une barque où l’on me conduisit sur le plus gros bateau (dont je ne connais pas le nom) et enfin à bord de l’Oronsay.
On me donna des vêtements secs, une boisson chaude, on soigna mes blessures et je trouvais un coin pour dormir ou plus exactement pour faire d’horribles cauchemars pendant la traversée qui dura toute la nuit. A notre arrivée à Plymouth, le lendemain nous avons reçu un accueil chaleureux. Je ne savais pas si Len Truscott avait survécu, c’est au cours d’un séjour en France en 1988 que j’ai découvert sa tombe au cimetière militaire de Pornic, parmi celles de nombreuses victimes de ce jour fatal de juin 1940. De Plymouth on m’envoya dans un camp militaire situé à 20 kilomètres de chez moi à Sheffield. J’ai obtenu une permission de deux jours pour aller voir mes parents. De là je suis parti en Ecosse pour suppléer aux besoins de l’armée Polonaise. Le 8 octobre 1940 j’ai reçu un télégramme m’annonçant que mon frère avait été tué en service. En décembre 1940 Sheffield a été sérieusement bombardée et a subi de nombreuses pertes humaines, beaucoup de villes ont vu leur centre, leurs usines et leurs gares de triage détruits par les bombardements jusqu’à la fin de la guerre. Ensuite j’ai été détaché dans les unités de service au matériel à Leicester, York, Leeds et enfin au dépôt principal dans le sud de l’Angleterre pour équiper les unités militaires en vue de la deuxième offensive, le débarquement en France le 6 juin 1944, on en célébra la victoire le 5 mai 1945, je fus démobilisé le 26 février 1946.
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